Guide complet de Majorque
On y est allés un peu à reculons. L'image de Majorque, ce sont des plages bondées, des All-inclusive et le Ballermann. On avait tort. Il suffit de s'éloigner de la côte pour trouver une île d'une beauté rare : des oliveraies en terrasses sur des pentes vertigineuses, des villages perchés qui sentent la pierre chaude et l'origan, une gastronomie sérieuse et des gens qui ne font pas semblant d'être contents de vous voir. Ce guide est notre tentative honnête de vous donner envie d'y aller.
Palma de Majorque
Palma est une vraie ville. Pas une station balnéaire déguisée, une ville, avec de la vie toute l'année, de l'architecture, de la culture et des restaurants qui méritent le détour même par temps de pluie. Le centre historique, taillé dans un calcaire couleur miel, rayonne autour de la cathédrale en dédales de ruelles bordées de palais, de cours intérieures et d'hôtels particuliers reconvertis en galeries. Pas de liste à cocher : le meilleur de Palma se découvre en se perdant.
La cathédrale La Seu
Il a fallu plus de quatre siècles pour la construire, et ça se voit, en bien. La Seu est l'un des édifices gothiques les plus hauts d'Espagne. On la compare volontiers à Milan ou Cologne, mais son toit plat lui donne une silhouette plus austère, presque mauresque. Gaudi est venu en retoucher l'intérieur au début du XXe siècle. Même si vous avez vu cent cathédrales, celle-là vous arrêtera.
Se promener dans Palma
La Plaza Major occupe l'emplacement de l'ancienne Inquisition. Les bars à tapas sont un progrès indiscutable. À quelques rues de là, la rue du Palais Royal, figée dans l'heure de la sieste, est l'une des plus belles de l'île. Le Passeig del Born est la Rambla de Palma : une avenue ombragée où les Palmesans déambulent le soir, bordée de façades baroques dont le Can Solleric au n° 27. Et l'olivier millénaire, à deux pas de la Plaza Major : plus de 800 ans d'existence, et visiblement pas près de s'arrêter.
Art et musées à Palma
Majorque a attiré des artistes depuis deux siècles. Chopin y a composé, Miró y a vécu et travaillé, Picasso y a laissé des céramiques. À Palma, Es Baluard est un musée d'art contemporain sérieux : Cézanne, Gauguin, Picasso, Magritte, dans un bâtiment qui s'intègre magnifiquement dans les remparts au-dessus du port. L'ancien Grand Hôtel, construit en 1903 par Domènech i Montaner (le même que le Palau de la Música à Barcelone), est devenu la Fondation La Caixa. Le Casal Solleric sur le Born, palais baroque du XVIIIe siècle, expose de l'art contemporain. Un peu de culture dans un monde de shopping, disent-ils.
Ballermann
Autant en parler franchement. Le front de mer de la Playa de Palma baptisé Ballermann est l'endroit où le tourisme de masse allemand a atteint son point de non-retour : Lederhosen, musique Schlager, seaux de sangria de cinq litres et émissions de télévision bavaroises tournées devant un public bavarois qui n'est techniquement pas rentré chez lui. L'île tente de réguler les excès depuis quelques années avec des restrictions sur l'alcool et des amendes. Résultats mitigés. À voir une fois pour comprendre. À ne pas choisir comme base de séjour.
Magaluf
Si Ballermann est la réponse allemande, Magaluf est la réponse britannique : mêmes excès, autre accent. Un journaliste a décrit sa visite comme "indéniablement mon endroit préféré au monde" et a précisé qu'il voulait dire ça comme une condamnation. La mairie de Palma tente de redresser l'image depuis des années. Le contraste avec le reste de l'île est saisissant, et c'est précisément pourquoi il est utile d'en parler : Majorque contient des multitudes.
Port Andratx
Au fond d'une baie profonde dans l'angle sud-ouest de l'île, Port Andratx est où vont les yachts quand ils veulent qu'on les laisse tranquilles. Élégant, calme, et d'une beauté assez impudente : restaurants surplombant l'eau, falaises plongeant dans la mer, bateaux se balançant au mouillage. Ce n'est pas donné, mais ça le vaut.
Sóller
Sóller est au bout de la vallée des orangers, encadrée par la Serra de Tramuntana, site classé au patrimoine mondial de l'Unesco, et elle s'en fiche un peu du tourisme de masse. La ville et son port sont deux entités distinctes reliées par un tramway légendaire qui traverse trois kilomètres d'orangeraies. Avant le tunnel de la montagne, Sóller exportait ses agrumes directement par bateau vers la France : la connexion française se lit dans l'architecture. Venez ici, déambulez, mangez bien, recommencez.
Le train et le tram de Sóller
Le train Palma-Sóller roule depuis 1912 et tout est d'époque : les sièges en bois, les fenêtres récalcitrantes, l'odeur du temps. Le trajet prend quatre-vingt-dix minutes à travers des tunnels et sur des viaducs, en montant à travers des vallées d'amandiers qui, en février, ont l'air d'un rêve rose et blanc. Prenez-le dans un seul sens — Palma vers Sóller, c'est une montée en émotion. Le bus de retour coûte deux euros et c'est très bien ainsi. De Sóller au port, le tramway dit "Orange Express" circule depuis 1913, se faufilant entre les façades des maisons au ras des trottoirs, dans un calme qui invite à sortir le bras par la fenêtre.
Valldemossa
La route seule justifie le déplacement : on monte à travers des vergers d'amandiers en fleurs, puis Valldemossa apparaît perché sur deux pitons rocheux. Le village est devenu célèbre parce que Chopin et George Sand y ont passé l'hiver 1838 dans une cellule de moine de la Chartreuse. Le pianiste y a composé les 24 Préludes dans un état de déprime avancée, la pluie et les villageois hostiles n'aidant pas. George Sand en a tiré un livre cinglant envers les habitants. Les habitants vendent maintenant des bustes de Chopin dans des boules à neige. Il n'y a aucune morale à tirer de cela. Le port de Valldemossa, accessible par six kilomètres de virages à vous plier la voiture en deux, vaut l'aventure : une seule table en bas, le restaurant Es Sport, toujours plein.
Deià
Les premiers touristes sont arrivés à Deià à la fin du XIXe siècle et le village n'a plus vraiment décroché depuis. Manuel de Falla, D.H. Lawrence, Anaïs Nin, Robert Graves, Pierce Brosnan, la princesse Diana : la liste des résidents notables est longue. Aujourd'hui plus de la moitié des habitants sont étrangers. Hors saison, l'ambiance évoque davantage le Village du Prisonnier qu'un endroit où l'on voudrait habiter. Certes les maisons en pierre sont charmantes, les ruelles aussi, mais les rares habitants qui restent ont l'air de vous tolérer. La crique en contrebas, la Cala de Deià, est une autre affaire : sauvage, préservée, accessible à pied. C'est l'une des plus belles de l'île.
Randonnées
L'île est traversée de sentiers qui furent pendant des siècles le seul moyen de relier les villages entre eux. La Serra de Tramuntana, classée au patrimoine mondial de l'Unesco, offre certains des plus beaux itinéraires pédestres de la Méditerranée. Le Cami de Castelló, de Sóller à Deià, part de la route de Palma en face de la station Repsol. Neuf kilomètres, 3h30 annoncées, une montée progressive à travers orangers et citronniers puis, passé le col, des oliveraies en terrasses à perte de vue et des troncs tordus qui ont l'air de savoir des choses. La descente sur Deià est magnifique.
Picasso à Sóller
Lors de la rénovation de la gare de Sóller, la ville a eu la bonne idée d'y installer deux salles d'exposition. Dans l'une, des Miró. Dans l'autre, cinquante céramiques de Picasso réalisées entre 1948 et 1971, propriété de l'éditeur Pere A. Serra. Un soleil, un poisson, une assiette décorée : la spontanéité méditerranéenne de Picasso à portée de main, dans une ancienne gare de province. On n'attendait pas ça là.
La végétation
On sous-estime la végétation de Majorque. Les oliviers d'abord : ils poussent partout, même sur les pentes les plus raides, dans des terrasses retenues par des murs de pierre sèche depuis l'époque romaine. Les troncs noueux sont des sculptures involontaires. En février, les amandiers entrent en fleurs : des tapis roses et blancs à perte de vue avec la Serra en arrière-plan, spectacle que même les guides les plus blasés décrivent avec des adjectifs qu'ils regrettent ensuite. Les oranges de Sóller sont dans une autre catégorie que les oranges industrielles : peau épaisse, parfum intense, disponibles entre 0,58 € et 0,90 € le kilo en hiver. Les citrons de la même vallée sont les grands oubliés de la gastronomie majorquine.
Gastronomie
Neuf étoiles Michelin sur une île de 3 600 km², c'est un ratio qui mérite considération. Mais au-delà des tables étoilées, la cuisine majorquine quotidienne est honnête et généreuse : poissons et fruits de mer pêchés localement, agneau de l'île, légumes du marché, et partout la sobrassada, saucisse crue épicée au paprika qui est à Majorque ce que le pâté Hénaff est aux marins bretons. Le randonneur avisé emporte aussi du pâté La Luna, plus discret que la sobrassada mais tout aussi roboratif, à déguster à l'ombre d'un olivier après trois heures de marche. On n'a aucun lien financier avec ces marques.
Les tables étoilées
Andreu Genestra à Capdepera cultive une grande partie de ce qu'il cuisine et a décroché sa première étoile en 2015. Es Fum, à Costa d'en Blanes, joue sur les saveurs méditerranéennes avec une précision remarquable. Marc Fosh, à Palma, est le seul chef britannique étoilé en Espagne. La liste complète des restaurants étoilés de Majorque au Michelin 2025 mérite une consultation avant tout voyage sérieux.
Le vin de Majorque
L'appellation d'origine Binissalem n'est pas la plus connue du monde mais elle mérite mieux que son anonymat. Le rouge comme le blanc sont intéressants, et le blanc en particulier a, dans le bon sens du terme, une bouche de citron. Jules Verne, paraît-il, était grand amateur du vin de Binissalem. On est en bonne compagnie.
Naviguer autour de Majorque
L'équipage du catamaran Follia, en route pour un tour du monde, a fait escale à Majorque le temps de tester le bateau et de photographier l'île depuis la mer. Les Illes de Cabrera, au sud, constituent une réserve naturelle accessible uniquement par bateau : une flore rare, des eaux d'une clarté troublante et une tranquillité que la partie nord de l'île ne connaît plus depuis longtemps. Rêve accessible pour qui sait barrer.
Ailleurs sur l'île
Portocristo, à l'est, est une jolie plage de sable fin au fond d'une crique bien protégée. La ville en elle-même n'a guère d'intérêt, mais les grottes de la Drach à proximité abritent l'un des plus grands lacs souterrains du monde. Santa Ponça et son Celts Well sont une curiosité sociologique : l'Irlandais débarqué ici veut la certitude que son bar appartient à un Irlandais, pas à un Espagnol. "Irish owned", annonce l'enseigne. Il manque juste une info : du Nord ou du Sud ?
Infos pratiques
La meilleure période pour visiter Majorque, c'est hors saison. En été, l'île est saturée : les routes sont encombrées, les plages disparaissent sous les parasols et les prix montent en conséquence. En février, il ne fait pas toujours beau et la baignade est exclue (l'eau avoisine les 13°), mais la randonnée, le vélo et la gastronomie sont au rendez-vous, et les amandiers sont en fleurs. Pour se loger, les fincas converties en hôtels sont une option souvent plus intéressante que les grandes chaînes : authentiques, bien situées et, hors saison, accessibles. Ca's Xorc entre Sóller et Deià, La Residencia à Deià ou l'Hôtel Valldemossa sont dans la catégorie luxe. On trouve aussi de très bonnes adresses plus raisonnables.
